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Le document du mois d'avril

Les armoiries parlantes du baron Rouen (1830). Par lettres patentes du 30 juin 1830, le roi Charles X accorde à Achille Jean Marie Rouen le titre de baron, et, à cette occasion, il lui concède des armoiries parlantes : comportant des roues dentées et un paon qui fait la roue, elle jouent doublement sur le nom de Rouen.


FRAD021_PS_002510_001Des armoiries doublement parlantes


A.-J.-M. Rouen, né à Paris le 21 novembre 1785 d’un notaire au Châtelet de Paris, est, en 1830, consul général auprès du gouvernement officiel de la Grèce ; il est aussi officier de la Légion d’honneur . Comme chargé de mission en Orient, il avait assisté à la guerre d’indépendance grecque.
Achille Jean Marie Rouen est fait baron à titre personnel. Le Roi lui permet de porter les armoiries décrites et représentées dans l’acte : coupé, au 1 : de gueules à un chevron d’or accompagné en chef de deux roues dentées de Sainte-Catherine du même, et en pointe d’un paon rouant au naturel ; au 2 : d’argent à une croix alésée d’azur. L’écu est représenté sans le tortil de baron. Cette roue dentée est dite de Sainte-Catherine, car elle fut, selon la tradition, l’instrument du martyre de sainte Catherine d’Alexandrie ; elle est d’ailleurs l’attribut de cette sainte dans l’iconographie. Quant au paon héraldique, il est dit rouant lorsqu’il fait la roue.
On appelle parlantes les armoiries dans lesquelles il y a un jeu entre un des meubles héraldiques et le nom de leur titulaire. Les armes du baron Rouen sont doublement parlantes, car les roues de Sainte-Catherine et la roue du paon font un double jeu de mot avec le patronyme du nouveau baron.
Au Moyen Âge, 20 % environ des armoiries sont parlantes ; mais elles ont mauvais réputation depuis l’édit de Louis XIV instituant en 1696 l’Armorial général, mesure fiscale contraignant nobles et notable à faire enregistrer des armoiries : des familles qui n’avaient jamais fait usage du blason se virent alors attribuer, de manière automatique, des armoiries parlantes, pour le meilleur ou pour le pire. C’est ainsi que des commis de l’Armorial général, à court d’idée ou en mal de plaisanterie, attribuèrent un écu à une chaise percée à une famille de la Chaise.
Ici, a priori, nulle intention maligne, mais la poursuite d’une pratique médiévale.

Créer un baron en 1830

Les armoiries sont portées librement en Occident, d’abord par les combattants au milieu du XIIe siècle, puis, progressivement, par bourgeois, ecclésiastiques, femmes, métiers, villes, etc. Mais les souverains d’occident concèdent noblesse et armoiries depuis au moins le XIIIe siècle ; les armoiries concédées jouissent naturellement d’un lustre particulier.
La rédaction même des lettres patentes permet de suivre le processus administratif de leur genèse. Le commissaire au sceau de France donne un avis, sur la base duquel le garde des Sceaux, ministre et secrétaire d’État au département de la Justice rend un rapport au Roi ; le Roi rend une ordonnance le 18 février 1829. Achille Rouen se retire alors devant le Garde des Sceaux pour obtenir les lettres patentes du 30 juin 1830. Une mention dorsale précise que l’acte a été « enregistré a la commission du sceau », au folio 58 du registre 58. Outre la signature du Roi (en fait, une griffe), l’acte porte deux fois la signature de Jean de Chantelauze, garde des sceaux, (une fois comme garde des sceaux et une autre fois au titre du contreseing, comme l’atteste la formule « Par le Roi »), et une fois la signature du comte de Pastoret, commissaire du Roi au sceau de France.

Des concessions d’armoiries en France jusqu’en 1870

La Révolution de 1848 a de nouveau aboli les titres (décret du 29 février 1848) qui ont été rétablis par Napoléon III (décret du 24 janvier 1852). Les républiques qui ont suivi ont seulement protégé les titres existants et continué à délivrer des arrêtés d'investiture aux successeurs. Concessions de titres, d'armoiries et constitutions de majorats, plus tard anoblissements, ne devenaient effectifs qu'avec la délivrance de lettres patentes aux bénéficiaires. Ce sont ces lettres patentes, et elles seules, qui authentifiaient la grâce obtenue. Elles ont été délivrées successivement par le conseil du sceau des titres sous l'Empire, par la commission du sceau sous la Restauration, par le bureau du sceau au ministère de la Justice sous la Monarchie de Juillet, qui en gardaient la transcription intégrale dans des registres. Ultérieurement, les lettres patentes n'ont été rétablies que de 1862 à 1870.

Source : https://www.siv.archives-nationales.culture.gouv.fr

La fin d’un monde

Un mois avant les Trois glorieuses, qui chassèrent Charles X, roi de France et de Navarre, de son trône, et y placèrent Louis-Philippe, roi des Français, M. Rouen devient baron.
L’acte est scellé du grand sceau de France (rond, avec un diamètre de 122 mm) de cire verte sur lacs de soie verte et rouge. La couleur verte s’est généralisée, à la chancellerie royale française, depuis la fin du XIIe siècle. Le sceau, anépigraphe, montre le roi en majesté. Assis sur un trône à décor de palmettes, le souverain a le pied droit sur un coussin ; il porte l’épée au côté gauche ; il tient dans la main droite le sceptre et, dans la main gauche, la main de justice. Coiffé de la couronne royale fermée, il porte en collier l’ordre du Saint-Esprit. Le contre-sceau porte un écu en accolade parti de France et de Navarre, timbré de la couronne royale fermée et entouré des colliers des ordres du Roi (Saint-Michel et le Saint-Esprit) et posé sur le sceptre et la main de justice posés en sautoir ; la légende est « CHARLES X ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE » ; le sceau est protégé par une boîte métallique ronde tapissée de velours vieux-rose.
La suscription royale de l’acte (« Charles, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, a tous présens et à venir, salut »), admirablement calligraphiée, les fleurs de lis qui décorent le nom du Roi, le grand sceau, la formule « Car tel est notre bon plaisir » : tout, dans ces lettres patentes, rappelle l’Ancien Régime, revisité par l’esthétique troubadour. Le paradoxe, c’est que l’acte intervient au moment où la France va bientôt interrompre une histoire vieille de presque quinze siècles, alors que la Grèce, auprès du gouvernement de laquelle le diplomate bénéficiaire de l’acte représente la France, redevient un royaume indépendant après des siècles de domination turque.
Tandis que la branche aînée des Bourbons quitte la France, un prince bavarois va bientôt monter sur le nouveau trône de Grèce.
Une roue de la Fortune que le baron Rouen semble assez bien assumer. Il fut nommé commandeur de la Légion d’honneur le 27 juillet 1833, alors qu’il est encore ministre résident de France à Nauplie, ville grecque du Péloponnèse, qui était alors la capitale du pays. Il devint ensuite consul général de France au Brésil de 1837 à 1842, et mourut à Paris en 1855.


PS 2510
Dépôt Violette Richard-Andrieu, mars 2017

 

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