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Le document du mois d'octobre

La révolution bolchévique vue de Bourgogne-Franche-Comté


En février 1917, le régime tsariste tombe ; il est remplacé par un gouvernement dirigé par Kerenski. Mais Kerenski est renversé en octobre 1917 par les Bolcheviks. Cet événement, advenu il y a cent ans, eut des conséquences planétaires, vu la taille et l’importance de la Russie et son implication dans la Première guerre mondiale. Mais son impact se fit aussi sentir concrètement et localement, car un important contingent russe combattait alors sur le front de l’ouest, et parce que l’avènement du pouvoir bolchévique modifia la vie politique française en permettant l’avènement d’un parti communiste.

 

1. Que faire du contingent russe en France ?

 

Les Bolchéviks qui prennent le pouvoir en octobre 1917 veulent la paix avec les Empires centraux. L’armistice du 15 décembre 1917 est bientôt suivi, le 3 mars 1918, de la paix de Brest-Litovsk. Les troupes russes alors stationnées en France ne peuvent rentrer dans leur pays, car la guerre continue entre la France et les Empires centraux, d’une part, et parce que la défiance de la France à l’égard du nouveau régime révolutionnaire se double du dépit et de la crainte que la future concentration sur son front occidental des forces de l’Axe ne mette gravement en danger nos armées.

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1.1. Employer

 

Les soldats russes démobilisés sont employés à des chantiers de force, comme des travaux forestiers, dans le Jura. Ils sont rémunérés, comme en témoignent les cahiers de « primes de travail » conservés pour octobre-décembre 1918.

 

Cahier de primes de travail versées à la formation russe (Baraquements forêts) en octobre-décembre 1918).

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1.2. Surveiller

 

Ces travailleurs russes sont sous commandement militaire. La note du capitaine Argod, officier régional de l’état-major de la 7e région, au chef de bataillon Devarennes, à Besançon, montre que l’on recense, chez ces ex-soldats russes, des « cas isolés d’insubordination, de refus au travail voire même de propagande politique » dans les exploitations forestières de Chaux (Jura). Pour les porter sur la liste des « indésirables » (susceptibles de diffuser la propagande communiste), le commandant Devarennes devra vérifier qu’ils sont bien « irréductibles » (c’est-à-dire insensibles aux punitions ou à l’isolement). Ces irréductibles furent généralement envoyés en Algérie.

 

 

Note du capitaine Argod, officier régional de l’état-major de la 7e région, au chef de bataillon Devarennes, à Besançon, lui demandant de recenser les travailleurs russes « irréductibles » (6 février 1918)

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Certains soldats et sous-officiers russes semblent vouloir s’installer en France. Le lieutenant Guiry, chargé de la liquidation des contingents russes des 5e, 8e et 9e régions dresse, le 14 décembre 1919, une liste des « militaires russes ayant obtenu un congé illimité pour résider dans le département de la Côte-d’Or ». Ce document permet à la Préfecture de connaître et de surveiller ces hommes. Le nom et l’adresse de leur employeur est spécifié. Il était en effet inimaginable que ces Russes eussent le droit de demeurer en France s’ils n’avaient pas de travail ; or, après la guerre, le travail « pour les hommes » ne manque pas, tant ont été importantes les pertes. Pétolat à Dijon, la briqueterie de Villers-les-Pots, l’usine métallurgique de Montbard, l’usine des engrais chimiques à Dijon – sans compter des emplois chez des particuliers. Certains firent naturellement souche.

 

Liste nominative des militaires russes ayant obtenu un congé illimité pour résider dans le département de la Côte-d’Or (14 décembre 1919)

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Les officiers russes font l’objet du même genre de surveillance. Sur une circulaire du 28 janvier 1920 émanant du Ministère de l’Intérieur (Direction de la Sûreté générale), l’employé de la Préfecture de Côte-d’Or a noté, le 3 février suivant : « La base russe de Dijon a été transférée à Nevers. plus d’officiers russes dans le département ».

 

Circulaire du Ministère de la l’Intérieur (Direction de la Sûreté générale) demandant au préfet la liste des officiers russes résidant dans le département (28 janvier 1920, avec brouillon de réponse du 3 février)

20 M 611

 

 

 

 

une_102017_FRAD021_20M611_003.jpg1.3. Rapatrier

 

C’est que, progressivement, est décidé et organisé le rapatriement des membres du corps expéditionnaire russe en France. Pour en hâter l’achèvement, le Ministère de l’Intérieur débloque, le 30 octobre 1922, un crédit pour assurer la prise en charge complète des frais de transport ferroviaire et les « deniers nécessaires pour nourriture » jusqu’à Marseille, pour eux, leur femme et leurs enfants. Sont éligibles les « anciens soldats russes ayant combattu en France ou provenant prisonniers guerre venus d’Allemagne ». Ils devront se présenter au commandant de la base russe, au fort Saint-Nicolas. Le télégramme du 22 mai 1923 spécifie que seuls les Russes qui se seront présentés entre le 1er et le 5 juin seront défrayés.

 

Télégramme du Mionistère de l’Intérieur aux préfets, pour le rapatriement des anciens soldats russes (22 mai 1923)

20 M 611.

 

 

2. L’avènement du communisme français

 

Certains soldats russes du corps expéditionnaire de France sont fortement politisés. Les irréductibles sont envoyés en Algérie, et/ou rapatriés. Mais la prise de pouvoir des Bolchéviks en Russie et l’expérience concrète d’un régime communiste ont un impact direct sur la vie politique française. Le congrès de Tours voit la naissance, en 1920, du parti communiste. La surveillance policière sur l’avènement de ce nouveau parti a laissé des traces dans les archives de la préfecture.

 

 

une_102017_FRAD021_1M418_001.jpg2.1. Presse

 

 

À Dijon, la scission entre la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO, socialiste) et la Section française de l’Internationale communiste (SFIC, communiste), qui adhère à la iiie Internationale, est marquée par la défection de Barabant (maire de Dijon 1904-1908, député de 1914 à 1919). Le socialiste sera farouchement combattu par Le Rappel communiste, nouvel organe de presse, dont le 1er numéro paraît le 11 novembre 1922. La fondation s’est faite le 29 octobre précédent, au Café de l’Europe, place de la Libération (alors place d’Armes). Les chevilles ouvrières en sont des cheminots, un enseignant et un surveillant de l’École pratique, un employé des Postes. L’objectif est aussi de « reformer l’unité communiste ».

 

Rapport du Commissaire spécial de Dijon au Préfet de la Côte-d’Or sur la parution d’un nouveau journal, Le Rappel communiste (14 novembre 1922)

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Le Rappel communiste est un journal de quatre pages qui, à côté de textes de « ténors » du parti (l’éditorial du 25 novembre 1922 est signé de Léon Trotzky), donne des nouvelles des groupes SFIC de Dijon, de Beaune, de Nuits-Saint-Georges ou d’Auxonne, ainsi que des mots d’ordre concrets. Ce qui n’empêche des envolées lyriques :

« Camarades, jeunes esprits, n’écoutons pas les cris de ces chauves-souris crépusculaires ! faisons l’effort d’un grand vol : imitons l’aigle et, comme lui, élevons-nous et planons bien haut, loin des intrigues immondes et ténébreuses ; élevons-nous et planons dans l’espace azuré où l’heure est toujours méridienne. »

 

 

Le Rappel communiste. Hebdomadaire de la Fédération communiste de la Côte-d’Or, 1e année, n° 3, samedi 25 novembre 1922.

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une_102017_FRAD021_20M1219_001.jpg2.2. Réunions

 

 

Outre la presse, les communistes déploient sur le territoire un programme de réunions publiques, fidèlement décrites par la Gendarmerie au préfet. Ces sources de la surveillance et de la répression sont très naturellement indirectes, mais elles sont fort précieuses, puisque toutes les archives du Parti antérieures à la Seconde guerre mondiale ont disparu.

Ce sont environ 350 personnes qui assistent, le 8 mars 1924 à 20 h 30, dans la salle de l’Alcazar de Châtillon-sur-Seine, à une réunion dont l’orateur est Fernand Monnier (domicilié à Valentigney, Doubs). Celui-ci critique le gouvernement, évoque l’occupation de la Ruhr. « Il a ensuite développé sa thèse communiste en citant en exemple la révolution russe et en invitant les auditeurs à s’émanciper de la même manière ».

 


Rapport du chef de 3e classe Cheutin au préfet de la Côte-d’Or sur la réunion communiste tenue à Châtillon-sur-Seine le 8 mars 1924 (9 mars 1924)

20 M 1219.

 

 

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